Pardon my French

New review of The Church of John Coltrane at www.lecture-ecriture.com:
Un peu de fumée bleue, quelques notes de musique...

Robert Marling vient de boire le bouillon dans les grandes largeurs – à dire vrai, ce n’est pas la première fois qu’il se fait ainsi plumer au poker -, lorsqu’il apprend la mort de son père, dont la vie l’avait éloigné. Et ce n’est là que le début de... de quoi, au juste?

D’une redécouverte d’un père par son fils, assurément. Alors que Robert liquide tout ce qu’il possède, sa maison, sa voiture, son travail d’architecte, pour venir s’installer dans la petite chambre que son père louait dans un immeuble désaffecté, ou presque, dans un quartier d’Auckland en pleine réhabilitation (comprenez que la spéculation immobilière y fait rage). Dans ce recoin perdu comme hors du monde, mais que les remous du monde atteignent pourtant encore, à peine assourdis, Robert redécouvre la passion de son père pour le jazz, une passion qui l’avait conduit à rassembler "la plus belle collection de disques de jazz de l’hémisphère Sud" (p. 48), et à accumuler une masse invraisemblable de notes en prévision d’un livre - "L’église de John Coltrane" – qu’il n’écrirait jamais: des notes en quantité sur John Coltrane, bien sûr, mais aussi Miles Davis, ou encore Li Jin, une chanteuse de jazz chinoise qui connut son heure de gloire dans l’entre-deux-guerres.

C’est le début d’un cheminement dont on ne sait, en définitive, s’il doit conduire Robert à se perdre ou à se retrouver alors que le hasard tisse sa toile autour de lui, au fil des coïncidences les plus improbables et des rencontres les plus étonnantes: un juriste spécialiste des litiges successoraux et adepte du Sumi-e (ou calligraphie zen), un expert en assurances philosophe, une punkette cachant au fond sous ses piquants une encore très petite fille, un jeune chinois chanceux au jeu mais qui a bien des choses à cacher, et last but not least, une galeriste à la séduction vénéneuse. C’est pour Robert le début d’une errance dans un décor presque irréel – ce quartier pour ainsi dire abandonné et dans l’attente d’une renaissance, proche de la gare d’Auckland -, balancé entre l'effervescence irrationnelle des marchés – marchés de l'art ou immobilier - et la liberté créatrice si intensément vivante qu'incarnait John Coltrane. Une errance dont le lecteur ne conservera, une fois tournée la dernière page, pour seules traces évanescentes qu'un peu de fumée bleue, quelques notes de musique...